IMPÉRIALISME ET ANTI-IMPÉRIALISME


IMPÉRIALISME ET ANTI-IMPÉRIALISME
IMPÉRIALISME ET ANTI-IMPÉRIALISME

Inspirée par la vision marxiste du capitalisme comme «système économique caractérisé par un mode de fonctionnement particulier» (P. Fabra), entretenue par l’affrontement politique et idéologique qui domina le monde bipolaire issu de la Seconde Guerre mondiale, nourrie par les difficultés de tous ordres et les doutes rencontrés par les pays en développement, la notion contemporaine d’impérialisme aura connu une fortune exceptionnelle dans l’ordre de la réflexion comme dans celui du langage courant. L’effondrement de la communauté d’États socialistes gravitant autour de l’U.R.S.S. l’a privée d’une bonne part de son attrait. Depuis plusieurs années, cependant, l’évolution politique et économique du monde comme le regard plus nuancé que celle-ci pouvait appeler avaient substantiellement réduit la vertu explicative du couple impérialisme-anti-impérialisme. Si, mutatis mutandis, les réalités qu’on lui faisait éclairer demeurent, celui-ci appartient désormais à l’histoire des idées. Il n’en a pas moins marqué l’histoire des dernières décennies, inspirant aux responsables de pays du Tiers Monde des choix dont les conséquences n’ont pas disparu. C’est à la lumière de ces deux ordres d’observations qu’on peut lire l’article qui suit, tel qu’il fut écrit à la fin des années soixante, à quelques modifications ultérieures près.

Si une encyclopédie a pour raison d’être de refléter son temps, elle ne saurait avoir pour démarche d’en occulter la mémoire.

Le terme impérialisme a d’abord été entendu comme la tendance d’États puissants à se subordonner, par la force des armes, d’autres peuples ou nations constituant, sous la domination de la nation conquérante, un empire à administration unique centralisée (l’impérialisme de Rome). L’exploitation économique des pays soumis n’était alors que secondaire au regard de la domination politique et militaire.

Lorsque apparut le colonialisme, l’exploitation économique devint le but principal de l’impérialisme, la conquête militaire et la sujétion politique n’en étant que les moyens. Mais ce n’est qu’avec l’essor du capitalisme dans sa phase industrielle que le concept d’impérialisme a commencé de prendre sa signification actuelle.

Ce sont surtout des auteurs marxistes, tout spécialement Lénine, qui ont analysé l’ensemble des phénomènes que recouvre de nos jours la notion d’impérialisme, et le mot est désormais utilisé communément dans une acception introduite par le marxisme ou au moins dérivée de celle-ci.

Pour Lénine, l’impérialisme représente un stade particulier du capitalisme, qui apparaît lorsque les forces productives (industrie notamment) parviennent à un haut degré de développement dans les pays les plus avancés. La concentration de la production et du capital atteint alors un niveau très élevé, et une fusion s’opère entre capital bancaire et capital industriel, aboutissant au capital financier et à la domination d’une oligarchie financière. Parallèlement naît et se développe la tendance au remplacement de la concurrence par les monopoles ou les ententes monopolistiques.

La conjonction de ces facteurs pousse les grandes entreprises à rechercher dans des pays lointains, faibles ou affaiblis, un espace économique où elles trouveront à la fois des matières premières et des débouchés pour leurs marchandises et leurs capitaux excédentaires. Dans le même temps, et pour faciliter cette expansion impérialiste, les États capitalistes industrialisés selancent systématiquement dans les conquêtes coloniales; ils se partagent, puis se repartagent le monde.

L’impérialisme, ainsi lié à l’évolution du système capitaliste, n’est donc pas une donnée statique. Si son essence, par définition, est immuable, ses formes et ses manifestations changent, en fonction des formes et des manifestations nouvelles du capitalisme ainsi que des changements qui interviennent dans le monde.

L’impérialisme d’hier

L’impérialisme tel qu’il se présente aujourd’hui a pris ses traits distinctifs, peu à peu, à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Antérieurement on peut distinguer deux périodes caractéristiques.

Avant la Première Guerre mondiale

Les révolutions technologiques avant la Première Guerre mondiale se combinent à un mouvement de concentration de la production et des capitaux alors sans précédent, aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord, provoquant dans ces régions un développement industriel qui s’apparente parfois à une explosion. Les grands établissements de crédit multiplient leurs succursales, drainent des dépôts considérables qu’ils injectent dans les circuits économiques; les banques d’affaires se développent plus silencieusement mais non moins impétueusement, elles se lancent à la conquête du capital industriel par son contrôle. Les exportations de marchandises croissent rapidement, moins cependant que les exportations de capitaux dont l’expansion est quelquefois vertigineuse (quadruplement des investissements étrangers du Royaume-Uni et de la France entre 1880 et 1914, de l’Allemagne entre 1900 et 1914). Moins d’un tiers de ces investissements étrangers se réalise en Europe, plus d’un tiers dans les Amériques, le reste en Asie, Afrique, Australie.

C’est en même temps l’apogée du colonialisme, la course pour la possession de territoires qui procureront des marchés, des matières premières, des débouchés pour les surplus de capitaux accumulés. Au seuil du XXe siècle, le partage du monde est à peu près achevé, la lutte s’instaure entre puissances coloniales. La fin de cette période est en effet caractérisée par les grandes rivalités entre les impérialismes nationaux dominants (Royaume-Uni, France) et les impérialismes ascendants (États-Unis, Allemagne). L’appétit d’expansion et de conquête de chacun n’est plus arrêté que par l’appétit des autres. Les heurts sont inévitables (Première Guerre mondiale).

Entre les deux guerres mondiales

On enregistre entre les deux guerres mondiales une relative stagnation du développement économique des puissances impérialistes, et par voie de conséquence une relative stabilisation du système impérialiste et du partage du monde tels qu’ils étaient issus de la Première Guerre mondiale.

Les principales puissances avaient à peine pansé les plaies de la guerre 1914-1918 et de ses suites (révolution russe et ses répercussions à l’Occident) que s’ouvrait en 1929-1930 une crise qui allait ébranler les équilibres économiques et sociaux dans presque tout le monde capitaliste développé. La montée du fascisme en Europe et au Japon conduisait en outre à une nouvelle course aux armements, difficilement supportable par certaines économies affaiblies.

Aussi les échanges mondiaux s’accroissent-ils de quelque 15 p. 100 seulement entre les deux guerres mondiales, cependant que les investissements extérieurs marquent le pas dans leur ensemble, et même régressent si l’on tient compte de la dévaluation des monnaies. Mais cette situation n’est pas égale pour tous. Alors que les impérialismes européens, à des degrés divers, sont sortis amoindris de la guerre et se contentent de consolider difficilement les positions acquises, l’impérialisme japonais commence à montrer son visage (intense mouvement de concentration, lutte pour la conquête de marchés), et surtout l’impérialisme américain s’affirme; les États-Unis s’installent, pour ne plus le quitter, au premier rang des pays exportateurs de capitaux. Si donc l’entre-deux-guerres apparaît comme une période d’approximatif répit de l’expansion impérialiste, on n’en assiste pas moins à un commencement de redistribution d’influence entre les puissances.

Les bases de l’impérialisme contemporain

Depuis la Seconde Guerre mondiale, et surtout après la période de reconstruction du nouvel après-guerre, le capitalisme dans les pays industrialisés a non seulement connu une vive expansion mais a vu certains de ses traits se modifier, et d’autres apparaître.

L’internationalisation de la vie économique

L’internationalisation de la vie économique est l’un des phénomènes marquants du deuxième après-guerre. Entre les nations capitalistes développées, la convertibilité des monnaies s’est généralisée, les barrières contingentaires et douanières ont été supprimées ou abaissées, des ensembles régionaux se sont constitués: Communauté économique européenne (C.E.E.), Association européenne de libre échange (A.E.L.E.) visant à intégrer plus ou moins les économies des participants, tout en s’ouvrant plus largement que naguère sur l’extérieur. Il en est résulté un développement des échanges internationaux et des exportations de capitaux plus considérable encore que lors de la première phase ascendante de l’impérialisme avant 1914.

Les échanges mondiaux, en valeurs courantes, quadruplent entre 1948 et 1968; quant au flux annuel d’investissements internationaux, il atteint en 1965 plus de quatre fois son taux moyen de 1951-1955; l’amplitude de l’un et de l’autre mouvement est plus vive encore depuis 1965.

Il est en outre caractéristique de cette période que l’essor des exportations de marchandises comme des exportations de capitaux privés est plus grand entre pays capitalistes industrialisés qu’entre ceux-ci et le monde sous-développé. Entre 1958 et 1968, le commerce des premiers pays entre eux s’est développé en valeur deux fois plus vite et en volume 50 p. 100 plus vite que leur commerce avec le Tiers Monde. Et plus des trois quarts des capitaux privés exportés par les pays industrialisés vont s’investir les uns chez les autres, ceux des États-Unis y détenant une redoutable et grandissante suprématie.

Cette croissance des exportations de marchandises et de capitaux jusqu’alors sans égale, traduit une internationalisation de la vie économique que le monde capitaliste n’avait jamais connue. Celle-ci a été rendue possible par un vigoureux développement des forces productives et par l’expansion économique générale. La progression des échanges et des mouvements de capitaux a toutefois été beaucoup plus forte que celle du produit national dans les pays considérés. Un facteur nouveau a donc joué pour favoriser puissamment cette internationalisation de la vie économique: c’est l’intégration mondiale.

Concentrations, vocation mondiale des monopoles

Sans précédent aussi est le mouvement de concentration des entreprises qui s’est développé après la Seconde Guerre mondiale. En dépit de diverses dispositions légales «antitrusts» prises notamment aux ÉtatsUnis, en Grande-Bretagne, au Japon, pour s’opposer aux ententes et aux fusions susceptibles de faire obstacle à la libre concurrence, une vague irrésistible de concentrations se développe d’abord dans les deux premiers pays, puis gagne le troisième et l’Europe continentale (Allemagne, Italie, Pays-Bas, France, etc.). Partout, mais plus spécialement dans les pays anglo-saxons, la part des plus grandes entreprises dans le chiffre d’affaires et surtout les bénéfices totaux ne cesse de croître et le rythme s’accélère.

La nouvelle révolution technologique apporte un adjuvant à la tendance normale de l’industrie capitaliste à concentrer sa puissance. D’une part, les innovations exigent le plus souvent une dimension industrielle nouvelle pour être mises en œuvre, et d’autre part la recherche scientifique et technologique n’est à la portée que des plus puissants.

Un élément entièrement nouveau apparaît: aux concentrations, verticales ou horizontales dans un même secteur d’activité, s’adjoignent ou se substituent des concentrations hétérogènes, dites conglomérats, groupant des entreprises ressortissant aux activités les plus diverses. Par ce moyen, les concentrations échappent aux législations antitrusts, tout en diversifiant les risques. Quelque 70 p. 100 des concentrations américaines sont alors du type conglomérat.

De tout cela il résulte que la dimension des entreprises et des groupes industriels s’accroît fortement et, partout, une course au gigantisme s’instaure. Aussi, et de plus en plus, les frontières nationales apparaissent-elles trop étroites pour contenir le champ d’action des firmes géantes, monopolistiques ou oligopolistiques. La «vocation mondiale» s’empare d’elles avec la croissance, les fusions et absorptions. Le recours à une plus grande quantité et diversité de matières premières, le besoin de débouchés extérieurs, l’attrait des implantations géographiquement multiples, l’appât de brevets étrangers, la contagion des nouvelles méthodes de direction et d’organisation, la recherche des cerveaux partout où ils émergent, sont autant de facteurs qui poussent à l’assise multinationale des firmes géantes, et donc aussi à l’internationalisation de la vie économique sous tous ses aspects.

L’oligarchie, l’État

Le mouvement de concentration dans le second après-guerre n’a pas atteint que les entreprises industrielles (et commerciales), mais aussi les banques de dépôts et surtout d’affaires. En France par exemple, trois pôles de concentration se sont constitués à partir de 1966 autour des trois grandes banques d’affaires: Banque de Paris et des Pays-Bas, Compagnie financière de Suez, Banque de l’Indochine. Parallèlement, on assiste à une mutation des banques d’affaires, qui deviennent également banques de dépôts afin de drainer davantage de fonds vers leurs activités. Mais à leur tour les banques de dépôts manifestent une tendance à empiéter sur le domaine jusqu’alors réservé aux banques d’affaires. On le constate en France, et aux États-Unis où, en 1967-1968, trente-quatre des cent plus grandes banques ont constitué des sociétés holdings. Là aussi donc, les anciens cloisonnements s’estompent tandis que le champ des activités bancaires s’étend de plus en plus au monde entier.

Dans le même temps, l’autofinancement des entreprises, qui atteint partout des taux jusqu’alors inconnus, non seulement leur permet de se concentrer et de constituer des conglomérats, mais amène les plus puissantes à s’adjoindre des activités bancaires et financières, et à parcourir ainsi le chemin inverse de celui naguère décrit par Lénine. L’interpénétration du capital bancaire et du capital industriel ne fait donc pas que se poursuivre et s’accélérer, elle s’opère désormais, dans l’un et l’autre sens, et peut-être conviendrait-il de substituer à l’expression oligarchie financière celle d’oligarchie financière et industrielle, ou simplement oligarchie.

Un autre trait de base de l’impérialisme contemporain est l’importance grandissante, et sous des formes souvent nouvelles, de l’intervention des États dans la conduite et la régulation de l’économie au service du capital monopoliste. Aux anciens modes d’action on a vu ainsi s’adjoindre: la planification d’État (indicative ou concertée), l’accroissement sélectif des dépenses et commandes de l’État, son intervention souvent déterminante dans la recherche scientifique et technique, l’irruption de l’État dans la production proprement dite (capitaux d’État ou mixtes, entreprises pilotes ou d’«incitation»), la création d’instituts étatiques de réorganisation ou de développement industriels (Grande-Bretagne, Italie, France), etc. Ce phénomène est, avec des variantes nationales, général à l’époque actuelle, y compris dans le pays qui se veut toujours celui de la libre entreprise: les États-Unis.

L’impérialisme et le Tiers Monde

Après la Seconde Guerre mondiale, l’ancien système colonial a volé en éclats; en peu d’années la presque totalité des colonies accèdent à l’indépendance. Ce bouleversement survenait alors que le marché mondial capitaliste venait d’être de nouveau amputé par le passage au socialisme, ou tout au moins à une économie planifiée, d’une douzaine d’États, dont l’immense Chine: un tiers des habitants du globe lui échappait. L’impérialisme en était d’autant plus contraint de maintenir une emprise économique aussi totale que possible sur les anciennes colonies et dépendances qui n’avaient pas rompu avec le capitalisme: le néo-colonialisme voyait le jour.

La domination et l’exploitation

Les anciennes colonies et dépendances sont souvent appelées le «monde sous-développé». Cette expression, ainsi que le souligne C. Bettelheim, est scientifiquement fausse. Elle suggère que les pays en question sont simplement «attardés» dans la marche au développement économique, elle fait abstraction des relations de domination et des rapports d’exploitation qui les régissent. Les pays du Tiers Monde (cette expression est équivoque également) sont dans une situation tout autre que celle des pays aujourd’hui développés lors de leur industrialisation. Les économies de ces pays étaient alors intégrées et autocentrées, celles des pays du Tiers Monde sont au contraire exocentrées et de ce fait déformées et déséquilibrées.

Cela est le résultat de l’exploitation impérialiste qu’ils subissent à des titres d’ailleurs divers. Parmi leurs forces productives, seules sont réellement développées celles qui peuvent satisfaire des besoins alimentaires, énergétiques ou industriels des pays impérialistes. Les trois quarts de leurs exportations, dont 85 à 90 p. 100 consistent en produits primaires, se dirigent vers ces pays, et les marchandises qu’ils en reçoivent en retour consistent pour les quatre cinquièmes en produits industriels. Cette complémentarité exprime une division internationale du travail de caractère impérialiste, qui tend à cantonner les pays du Tiers Monde dans un rôle de pourvoyeurs de produits de base, tandis que les pays impérialistes se réservent au maximum les transformations industrielles hautement enrichissantes. Les économies des pays «sous-développés» ne sont en fin de compte que des économies satellites de celles des pays industrialisés.

La pérennité d’une telle exploitation implique la permanence d’une domination qui s’exerce en partie par des voies nouvelles depuis le néo-colonialisme. Si l’emprise du capital monopoliste assure comme par le passé la domination économique sur les secteurs clés des pays dépendants, la soumission politique des gouvernants autochtones est entretenue aujourd’hui par les États impérialistes, grâce aux moyens les plus divers allant jusqu’à l’appui armé, et parmi lesquels la distribution de l’aide occupe une place de choix.

Le problème des matières premières

Dès le départ intégrées et autocentrées, les économies des pays aujourd’hui développés ont pu dans le passé aborder leur industrialisation en utilisant pour l’essentiel leurs propres matières premières. Mais leurs réserves de houille déclinent, et presque tous manquent de pétrole; des gisements de fer s’épuisent, d’autres deviennent difficilement exploitables ou bien les teneurs en sont trop basses; les aciers spéciaux incorporent désormais des métaux dont sont plus ou moins dépourvus les pays industrialisés, la demande d’aluminium croît alors que les ressources en bauxite diminuent, etc.

Mais à ces défaillances le Tiers Monde peut pourvoir. En 1964, il satisfaisait 48 p. 100 des besoins de l’ensemble des pays impérialistes en pétrole, et cette dépendance atteint 60 p. 100 en 1980 malgré la mer du Nord (les récentes découvertes en Alaska et dans l’archipel arctique, si les coûts d’extraction et de transport s’avèrent supportables, ne feront que ralentir la croissance de cette dépendance). En 1975, la dépendance des pays impérialistes à l’égard des fournitures du Tiers Monde est d’un tiers des besoins pour le fer, des quatre cinquièmes pour le chrome, l’étain et le manganèse, des trois quarts pour le cobalt, des deux cinquièmes pour le cuivre et de la moitié pour la bauxite.

La survie du système industriel de l’impérialisme est conditionnée par le maintien et parfois par l’extension de la fourniture de matières premières par le Tiers Monde. Cela explique d’une part l’acharnement grandissant des monopoles à contrôler directement ou indirectement ces sources de matières premières, d’autre part l’hostilité de l’impérialisme à une véritable industrialisation du Tiers Monde.

On enregistre pourtant dans les années récentes des créations industrielles nombreuses dans quelques pays du Tiers Monde et notamment: Brésil, Mexique et même Argentine en Amérique latine, Corée du Sud et Taiwan en Asie, ainsi que dans quelques villes-États comme Singapour et Hong Kong. La Banque mondiale décompte près de vingt pays du Tiers Monde en voie d’industrialisation. Mais il s’agit le plus souvent de créations dues à des initiatives et des capitaux en provenance de pays développés, motivées par des impératifs de concurrence et recherchant une main-d’œuvre au meilleur prix. Ces opérations au «coup par coup» ne débouchent pas sur un processus cohérent d’industrialisation dans une perspective d’authentique développement des pays d’accueil, elles sont axées très prioritairement sur l’exportation. Faisons exception pourtant pour la Corée du Sud et le Mexique, où un véritable système industriel s’est développé à partir d’un projet national, mais au prix d’un endettement extérieur qui pose de graves problèmes.

La réalité de l’aide économique

Qu’elles soient minières, industrielles ou autres, les entreprises impérialistes dans le Tiers Monde rapatrient officiellement et annuellement, vers les pays d’origine des capitaux, un montant de profits réalisés qui était de l’ordre de six milliards de dollars vers la fin des années soixante. Comme les apports nouveaux de capitaux privés à long terme dans ces pays ne dépassaient que de peu un milliard de dollars en moyenne annuelle, le transfert des bénéfices qu’y réalisent les investissements impérialistes serait en règle générale impossible, si l’aide publique économique et financière ne venait apporter aux pays du Tiers Monde d’indispensables moyens de paiement. Les chiffres récents confirment pour l’essentiel ceux des années soixante. L’aide publique n’est donc pas une option, mais une stricte nécessité à laquelle satisfont les États pour assurer la perpétuation de l’exploitation du Tiers Monde par leurs monopoles.

Sans doute cette aide concourt-elle dans certains cas à des réalisations utiles. Mais même si l’on excepte les gaspillages, dépenses somptuaires ou particulières qu’elle autorise, elle est très souvent appliquée à des travaux d’infrastructure qui ont pour objet de faciliter, ou de mieux rentabiliser les investissements privés impérialistes dans les pays bénéficiaires.

En outre et surtout, à la fois volontairement sur un plan politique et par nécessité économique, elle est distribuée plus généreusement aux pays qui acceptent le plus volontiers les capitaux privés impérialistes, c’est-à-dire dont les gouvernants sont le plus soumis à l’intégration au système impérialiste. L’aide des États-Unis, qui constitue à elle seule 60 p. 100 de l’aide publique totale, est officiellement présentée comme le moyen d’ouvrir la voie aux investissements étrangers privés appelés à la relayer. Sans parler donc des cas nombreux où l’aide évite à des gouvernements dociles de sombrer dans la catastrophe financière, son jeu normal même assure la pérennité de la domination et de l’exploitation impérialistes dans le Tiers Monde.

Le système impérialiste

Avec son essence de toujours et ses traits dominants et nouveaux, l’impérialisme constitue plus que jamais un système mondial dont on peut définir trois composantes principales.

L’intégration mondiale

Les rivalités entre impérialismes concurrents sur lesquelles Lénine mettait l’accent en 1917 subsistent certes, mais ont cédé le pas à l’intégration impérialiste mondiale, à la fois effet et cause de l’internationalisation de la vie économique. Les entreprises multinationales des principales puissances sont désormais installées à des titres divers dans dix, cinquante, souvent cent pays, le réseau de leurs «intérêts» tend à couvrir le monde entier. Aussi sont-elles généralement favorables à des organisations régionales ou mondiales qui, par des instruments appropriés, définissent et font appliquer un code des relations économiques internationales. Les États se sont associés pour créer ces codes et ces institutions: à l’échelle mondiale et sur le plan monétaire et financier, le Fonds monétaire international (F.M.I.), la Banque mondiale, le club des «Dix»; dans le domaine des échanges et de l’économie, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (G.A.T.T., General Agreement on Tariffs and Trade), la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (C.N.U.C.E.D.), l’Organisation de coopération et de développement économiques (O.C.D.E.), etc. Ces instruments à leur tour favorisent l’internationalisation de la vie économique, encouragent la vocation des entreprises à l’assise internationale.

À l’égard du Tiers Monde, une tendance s’affirme pour l’exploitation en commun. L’aide économique demeure pour l’essentiel bilatérale, mais sa coordination se généralise, globalement par l’O.C.D.E., et par pays bénéficiaires sous l’égide de la Banque mondiale au moyen de consortiums, de groupes consultatifs... Les entrecroisements d’échanges et de flux de capitaux entre pays industrialisés et Tiers Monde tendent à se substituer aux relations presque exclusivement bilatérales de naguère. Des sociétés multinationales voient le jour pour des investissements privés communs en Asie et en Afrique. Les grands travaux dans le Tiers Monde (barrages) mettent en concurrence des groupes plurinationaux avec l’aide de la Banque mondiale. Et si des rivalités continuent de se manifester dans un secteur comme le pétrole, la presque totalité des entreprises minières récemment créées dans le Tiers Monde, notamment en Afrique, réunissent des capitaux d’origines nationales multiples, émanant de firmes concurrentes sur le plan des débouchés, mais associées pour l’accès aux matières premières.

Le superimpérialisme américain

L’impérialisme des États-Unis quoique aujourd’hui contesté et parfois ébranlé, notamment par l’émergence japonaise, demeure prédominant. La production industrielle engendrée par les investissements américains à l’étranger (surtout dans les autres pays impérialistes) est telle qu’elle fait de cette industrie hors frontières, dans les années soixante, la seconde puissance industrielle du monde capitaliste après celle des États-Unis intramuros. Les succursales de banques américaines à l’étranger couvrent les cinq continents, leur nombre a crû de quatre-vingt-quinze en 1950 à deux cent quatre-vingt-dix-huit en 1967. La croissance des industries et des succursales bancaires américaines à l’étranger est beaucoup plus vive que celle des entreprises des secteurs identiques aux États-Unis mêmes, témoignant ainsi du caractère résolument expansionniste de la puissance américaine.

Celle-ci, bien que moins dominante qu’hier, garde vocation à jouer le rôle d’un superimpérialisme tendant à prendre en main le système impérialiste mondial. Les États-Unis se considèrent comme investis du mandat de diriger le «monde libre», et cette auto-investiture, à travers certes d’inévitables heurts, n’est fondamentalement contestée par personne parce qu’elle ne saurait l’être. Les États-Unis ont la mainmise sur les grands instruments de l’intégration économique mondiale, qu’ils ont doublé d’instruments d’intégration politique et militaire placés sous leur coupe, et le dollar continue de régner sur le monde. La suprématie de leurs armes est écrasante dans le monde capitaliste, et leurs armes sont partout. Des bases militaires américaines existaient dans trois pays étrangers en 1920, dans trente-neuf pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’en trouve dans soixante-quatre en 1969 (H. Magdoff, The Age of Imperialism ).

Mais ce superimpérialisme a montré qu’il n’était pas invulnérable. Économiquement, la puissance américaine est elle aussi dépendante des matières premières du Tiers Monde. Premier producteur mondial de pétrole et de cuivre, les États-Unis doivent néanmoins importer, et de plus en plus, du pétrole et du cuivre. Ils importent près du tiers de leurs besoins en minerai de fer, près des trois quarts de leurs besoins en bauxite. Et leurs experts, eux-mêmes, concluent à une très grave dépendance au regard des minerais rares et stratégiques.

Le superimpérialisme américain, qualitativement, n’est pas différent des autres impérialismes; il s’identifie en outre de plus en plus au système impérialiste mondial.

La stratégie de l’impérialisme

Les instruments économiques et politiques de l’intégration impérialiste ont vu le jour avant 1950. Le système de l’impérialisme contemporain déjà constitué avait alors comme motivation essentielle de s’opposer au camp socialiste qui, avec le tiers des habitants du globe et plus du quart de sa superficie, privait le marché capitaliste mondial de nombreux débouchés et de diverses sources de matières premières. C’était en outre le temps de la guerre froide. Aucun autre empiétement ne pouvait être toléré.

Mais, à partir de 1953 (mort de Staline), les relations entre les deux blocs prenaient un nouveau cours. Si les événements de Hongrie en 1956 témoignaient de la volonté de l’Union soviétique de ne tolérer, elle non plus, nul empiétement, la politique de coexistence pacifique telle qu’elle était désormais conçue à Moscou s’instaurait et l’on pouvait, sur la base du statu quo, s’entendre pour l’essentiel, commercer davantage et coopérer dans de nombreux domaines. C’était la détente.

Cependant un nouveau front surgissait. Dans le vaste Tiers Monde, la substitution du néo-colonialisme au colonialisme d’hier ne se faisait pas sans craquements; Cuba se libérait, une immense contestation anti-impérialiste, certes diffuse ou informe dans diverses régions, obligeait les puissances impérialistes à maintes interventions souterraines ou ouvertes et apparaissait à terme comme la menace principale.

L’impérialisme, qui tire du Tiers Monde une part chaque année plus déterminante de ce qui constitue la substance première et irremplaçable de sa puissance, n’a plus de terrain de repli.

Le système impérialiste et son organisation intégrationniste mondiale seront dès lors utilisés pour l’essentiel contre les peuples du Tiers Monde, aidés d’ailleurs par les pays socialistes demeurés anti-impérialistes, car le camp socialiste entre-temps s’est scindé. Il en résulte que l’impérialisme contemporain est contraint à une stratégie qui l’amène à surmonter ses dissensions internes (crises monétaires par exemple), à s’unifier et à s’intégrer toujours davantage à l’échelle mondiale sous la direction du superimpérialisme américain, parce que l’affrontement tricontinental qui couve ou éclate ici et là met en jeu sa domination. L’impératif de cohésion du camp impérialiste, qui a pris définitivement le pas sur les rivalités internes du début du siècle, traduit, devant une menace totalement nouvelle, le passage sans retour à une stratégie défensive.

L’anti-impérialisme

L’impérialisme étant un stade particulier, suprême, du capitalisme, et constituant un système mondial cohérent et de plus en plus unifié, l’anti-impérialisme ne saurait être qu’une opposition globale à l’impérialisme dans son essence et au système impérialiste tel qu’il est aujourd’hui constitué. Les choses sont loin cependant d’être aussi claires en pratique, et il existe maintes sortes d’anti-impérialismes qu’on peut assez arbitrairement ramener à deux types.

La contestation diffuse ou fragmentaire

Dans l’esprit de beaucoup et dans les pays les plus divers, l’impérialisme est non pas analysé dans son essence et dans l’ensemble de ses manifestations, mais ressenti superficiellement ou fragmentairement comme faisant obstacle au développement des pays du Tiers Monde et à l’instauration dans le monde d’un régime économique et social juste et humain. Il en résulte que, d’une façon générale et avec toutes sortes de nuances, l’anti-impérialisme conçu dans cette optique ne songe pas à s’attaquer aux racines du système, mais seulement à en limiter les excès ou les manifestations les plus insupportables.

Cet anti-impérialisme diffus s’est exprimé par exemple à la Conférence de Bandoung en 1955, où une trentaine de pays asiatiques et africains représentés par leurs gouvernants condamnèrent le racisme et le colonialisme, mais admirent la collaboration avec les États impérialistes et avec le système responsable du racisme et du colonialisme.

Il s’exprime également dans la politique d’assez nombreux États du Tiers Monde, qui vitupèrent l’impérialisme et se montrent effectivement anti-impérialistes dans leurs relations étrangères, mais se refusent à extirper chez eux les racines du capitalisme, font appel aux investissements du capital monopoliste, laissent se constituer sur leur sol une bourgeoisie nationale d’affaires, ou encore instaurent un capitalisme d’État au service d’une bourgeoisie bureaucratique, toutes choses qui consolident ou renforcent l’emprise de l’impérialisme à l’intérieur même de leurs frontières.

Dans d’autres cas, y compris chez certains dirigeants d’États décolonisés demeurant soumis à l’impérialisme et respectueux de l’ancienne métropole, on constate, souvent alimentée du reste par une opposition intérieure, une contestation équivoque qui considère l’impérialisme non pas comme le produit nécessaire du système capitaliste, mais comme une sorte de verrue poussée par accident sur celui-ci et qu’il suffirait d’enlever pour que le capitalisme international devienne apte à assurer le développement des pays qu’il domine et exploite.

L’anti-impérialisme conséquent

Au contraire, l’anti-impérialisme conséquent, est le produit d’une analyse à la fois théorique et concrète; il prétend s’attaquer aux racines du système, il a en un mot un caractère révolutionnaire.

Il s’est exprimé avec éclat lors de la première Conférence de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, qui a réuni à La Havane, en janvier 1966, des délégués de quatre-vingt-deux pays dont soixante-seize du Tiers Monde, ces pays étant représentés non pas comme à Bandoung par leurs gouvernants, mais par les mandataires d’organisations politiques porteuses d’un courant authentiquement anti-impérialiste (sauf quelques rares exceptions). Laissant de côté le point de savoir quel aura été le rôle historique de cette conférence, on retiendra qu’elle a affirmé avec une force et un rayonnement jusqu’alors inégalés l’anti-impérialisme conséquent («extirper tout vestige de domination économique impérialiste», déclaration générale), elle a porté témoignage de ce que cette conception de l’anti-impérialisme se généralisait dans le monde entier.

L’anti-impérialisme conséquent ne peut être qu’anti-capitaliste. Il s’exprime donc, pour les peuples du Tiers Monde qui sont les victimes privilégiées de l’impérialisme, par l’option socialiste comme objectif stratégique à plus ou moins long terme selon les conditions de chacun.

Il en résulte que les mouvements porteurs de l’anti-impérialisme conséquent, dans le Tiers Monde, ont pour alliés objectifs, d’une part les pays qui pourraient être regardés comme véritablement socialistes, d’autre part les organisations qui, dans les pays capitalistes industrialisés, se donnent pour but de substituer un régime socialiste au régime capitaliste. On constate toutefois que cette solidarité objective, de même que celle qui existe entre les peuples du Tiers Monde, ne s’exprime souvent encore, subjectivement et concrètement, qu’avec modération, et que si le camp des pays impérialistes gagne en unité, en cohésion, en intégration face à la menace que représente pour lui un Tiers Monde qui se libérerait de son emprise, l’unité et la cohésion des forces anti-impérialistes dans le monde, qui font d’incontestables progrès, progressent cependant lentement. Il existe un décalage entre la généralisation de l’anti-impérialisme conséquent en tant que concept, et sa traduction sur le plan de la concertation et de l’organisation.

Il faut par ailleurs constater que dans les pays du Tiers Monde où se pose une contestation interne, celle-ci reçoit presque toujours l’appui du système soviétique, et la question se pose objectivement de savoir s’il s’agit, dès lors, d’un authentique mouvement de libération.

On retiendra enfin que l’anti-impérialisme conséquent, s’il se propose fondamentalement d’extirper tout vestige de domination et d’exploitation économiques, ne vise nullement à la rupture de toutes relations économiques avec les pays impérialistes. L’internationalisation croissante de la vie économique dans le monde est un fait irréversible. L’utilité et même la nécessité de relations économiques de chacun avec tous n’est mise en cause par quiconque. Ce que l’anti-impérialisme conséquent entend rompre, ce sont les rapports et les structures de subordination et d’exploitation de toutes natures. L’impérialisme au contraire entend les maintenir, car elles sont la condition de sa survie. Il n’y a pas entre eux de conciliation possible.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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